16
Comment allait-il s’en sortir ?
Ses sentiments pour Anya étaient si forts qu’il ne cherchait plus à les nier. Il l’aimait. Il se sentait incapable de la tuer et il ne supportait pas l’idée d’une Anya à la merci de Cronos. Ni l’idée qu’elle puisse devenir un être faible et sans pouvoirs.
Elle mentait et volait sans remords, elle tuait, elle excitait les hommes sans jamais leur donner ce qu’elle leur promettait, et pourtant, il tenait plus à elle qu’à la vie. Il n’aurait jamais cru cela possible. Anya était sa moitié. Avec elle, il se sentait rempli. Il se sentait homme plutôt que démon.
Elle donnait un sens à son existence, elle balayait son passé, sa souffrance, et – quand elle l’embrassait – ses angoisses. Il adorait son sens de l’humour, elle ne cessait de le surprendre. Être près d’elle le comblait.
Il devait absolument la sauver.
Et il ne voyait plus qu’un moyen : trouver l’un des objets de pouvoir, le plus vite possible, et le proposer à Cronos, à la place de la clé. Et tant pis pour la boîte de Pandore.
Il n’était pas question de laisser Anya remettre sa clé à Cronos.
Il poussa un gémissement de rage et planta son poing dans le mur de cette chambre qui la veille avait abrité leurs ébats. Il revit Anya. Si belle, si étincelante, si ardente. Le mur se fissura. Du sang perla à ses articulations.
Anya était la seule femme à voir l’homme qu’il était – au-delà de ses cicatrices. Avec elle, il avait la sensation qu’il pouvait conquérir le monde. La tenir dans ses bras était la plus belle chose qui lui soit arrivée. Et de très loin.
De sa main enflée, il se frotta le visage. Enflée ? Oui. Enflée et tuméfiée.
Il se souvint de l’avertissement de Cronos et comprit qu’il avait déjà commencé à s’affaiblir.
Il éclata d’un rire amer. Contre ça, il ne pouvait rien. Il allait perdre peu à peu ses forces et son pouvoir. Inéluctablement.
— Nous trouverons cet objet, fit près de lui la douce voix d’Anya.
Il fit volte-face. Anya était adossée au chambranle de la porte, toute de blanc vêtue. Une vision de rêve. Épais manteau de fourrure blanche. Pantalon blanc moulant. Hautes bottes blanches grimpant le long de ses magnifiques jambes. Blancs cheveux retombant sur ses épaules et ses seins. Le cœur de Lucien s’accéléra.
Elle lui tendit des vêtements blancs.
— Tu sais que Cronos s’est manifesté hier et tu as sûrement compris qu’il m’a menacée. C’est pour ça que je me suis montrée si cruelle avec toi. Je ne voulais pas qu’il comprenne que… Que je…
Elle avala sa salive.
— Je t’aime Anya, avoua-t-il d’un ton bourru. Je t’aime et je ne peux, ni ne veux, te faire de mal. Tu comprends ?
Elle en ouvrit la bouche et les bras de saisissement. Les vêtements tombèrent au sol.
— Lucien. Je…
— Tu n’as pas besoin de me répondre. J’ai appris à te connaître, Anya. Tu tiens à ta liberté… L’idée de te donner à un homme te terrifie.
Elle baissa les yeux vers ses pieds. Et cette fois, elle n’en eut pas honte. Il en fut heureux. Il ne voulait pas qu’elle ait honte de quoi que ce soit devant lui.
— Ce que je ressens pour toi, je ne l’ai jamais ressenti pour personne, dit-elle posément. Dès que tu es près de moi, je me sens bien. Quand tu cherchais à te débarrasser de moi, j’ai insisté pour rester… Mais l’amour…
Elle avala de nouveau sa salive et secoua la tête.
— J’ai passé mon existence à me méfier des hommes. Tu as réussi à faire mieux que les autres, mais…
Elle soupira.
— Je ne peux pas t’aimer, avoua-t-elle dans un souffle.
— Je sais.
— Depuis des siècles, je ne compte que sur moi, ajouta-t-elle avec un rire désespéré. Il m’est impossible de m’en remettre à quelqu’un d’autre.
— Je sais.
— Je… Je ne veux pas que tu sois malheureux. Je… J’ai besoin de temps pour réfléchir.
Du temps… Lucien songea qu’il n’avait plus beaucoup de temps devant lui, à en croire Cronos. Mais ça ne l’empêcherait pas de chercher l’Hydre tant qu’il lui resterait des forces. S’il échouait, s’il n’arrivait pas à trouver cette cage, il ne lui resterait plus qu’à accepter son destin. Il l’avait déjà accepté. Il était prêt à mourir pour protéger Anya. Sans hésitation. Sans regrets.
Il n’avait pas pu donner sa vie pour Mariah et cela l’avait hanté pendant des siècles. Mais aujourd’hui, il était heureux de lui avoir survécu. Pour Anya.
— Pourquoi est-ce que je me sens coupable ? murmura Anya d’un ton piteux. Pourquoi ai-je l’impression que je devrais donner cette clé à Cronos ?
Lucien avait une explication. Elle l’aimait… Son cœur se gonfla de joie et de fierté. Elle ne l’avait pas dit, mais il l’avait compris et cela lui suffisait.
— Tu ne donneras pas cette clé à Cronos. Je te l’interdis. Promets-le-moi. Promets-moi de la garder toujours.
Les yeux d’Anya se remplirent de larmes. Quelques minutes s’écoulèrent dans le silence.
— Promets, Anya, insista-t-il. J’ai besoin d’être rassuré.
L’ombre de ses cils accentuait les cernes qui soulignaient ses beaux yeux bleus – mais peut-être était-ce l’angoisse.
— Je te le promets, murmura-t-elle enfin.
Puis elle éclata de rire.
— Et maintenant, je me sens encore plus coupable…
Il tendit le bras pour caresser les mèches soyeuses de ses cheveux.
— Tu ne devrais pas.
— Tu trouves ? demanda-t-elle en reniflant.
— Viens par ici, dit-il en la tirant gentiment par les cheveux.
La secousse lui fit pencher la tête en avant et son regard tomba sur la main de Lucien. Elle lui prit le poignet, examina sa paume et ses articulations, fronça les sourcils.
— Tu es blessé, dit-elle.
— Une petite égratignure, rien de plus.
Elle porta cette main blessée à ses lèvres.
— Mon pauvre chéri… Je n’aime pas penser que tu souffres.
Le bras de Lucien fut secoué de chocs électriques. Oh ! oui, j’aime cette femme ! Il suivit du doigt l’ombre des cils sur ses joues et leurs regards se rencontrèrent.
— J’accepterai volontiers d’être taillé en pièces pour profiter de tes soins, dit-il.
— Tu crois que Cronos peut vraiment t’affaiblir ? murmura-t-elle d’une voix brisée.
Elle connaissait la réponse aussi bien que lui, mais elle avait envie d’espérer.
— 1b es si fort…
— Ça ira, ne t’inquiète pas.
— Et si j’essayais de lui parler ?
Il secoua la tête avec véhémence.
— Je crois que ça ne ferait qu’empirer les choses.
Une ombre de tristesse passa sur son visage, mais elle ne répondit pas.
— Nous trouverons l’objet que nous cherchons, dit-il pour la consoler.
— Vous venez ? appela William d’un ton agacé.
— Une minute ! répondit Anya. Habille-toi, dit-elle à Lucien. Il ne faudrait pas que tu te transformes en glaçon, une fois dehors.
— En effet. Une fois m’a suffi.
Elle lui caressa tendrement la joue et il prit le temps de contempler longuement son visage, avec la sensation merveilleuse que chaque cellule de son corps se remplissait d’elle.
— Je t’ai apporté ton équipement, dit-elle enfin.
Il pouffa.
— J’ai vu que tu avais tout lâché par terre.
Il l’embrassa tendrement.
— On se retrouve en bas.
— Ma rose, je…
— N’en dis pas plus, mon cœur. Nous trouverons un moyen de nous en sortir.
Une larme échappa à Anya et roula sur sa joue.
— « Mon cœur », murmura-t-elle. Tu m’as appelée « mon cœur ».
Elle ne lui laissa le temps de répondre et se dématérialisa. Il sentit quelques minutes durant son incroyable parfum de fraise. Puis la peau au niveau de son cœur frissonna, comme si elle y avait tracé une croix.
William avait catégoriquement refusé que Lucien le transporte. Il avait préféré utiliser son hélicoptère pour rejoindre la côte du Groenland, là où la montagne rencontrait la glace et où tant d’hommes étaient morts, seuls et oubliés. Ils étaient donc montés tous les trois dans l’engin volant de cet homme. L’appareil ne pouvait pas aller plus loin et Lucien s’en réjouissait. Avec l’air glacial, le moteur ne cessait de crachoter, et c’était plutôt angoissant.
En cas de crash, il aurait pu se dématérialiser, et il n’avait pas peur. Ce qui l’agaçait, c’était de devoir s’en remettre au pilote. De plus, il avait l’estomac au bord des lèvres. Il n’aurait pas voulu offrir à Anya le spectacle d’un Lucien vomissant tripes et boyaux.
Quand il posa enfin le pied à terre, il se retint d’embrasser le sol couvert de neige.
Trois véhicules tout-terrain les attendaient déjà, avec des sacs d’eau et de vivres.
Au milieu de cette étendue déserte de neige à la fois si belle et si dangereuse, Lucien se sentit soudain terriblement seul. Il songea que son démon avait sans doute éprouvé la même chose quand il avait été enfermé dans la boîte de pandore – plongé dans l’immensité déserte et sombre de l’éternité.
— Nous pourrions nous transporter où nous voulons, proposa Anya en jetant un coup d’œil aux sacs entassés à l’arrière.
Quand elle parlait, son visage disparaissait derrière un nuage de buée.
— Je ne vois pas pourquoi on s’embêterait à trimballer tout ça, conclut-elle.
— Tout à fait d’accord, répondit Lucien.
— Moi je ne suis pas d’accord, lança William avec irritation. Et comme vous avez besoin de moi, on fera à ma manière.
Elle lui fit signe de se taire et Lucien sourit. Il préférait cette Anya – la guerrière – à la femme brisée qui l’avait quitté tout à l’heure.
Le vent était cinglant et glacial. Il transperçait les vêtements de Lucien et le glaçait jusqu’aux os. Il eut l’impression que son sang gelait dans ses veines, comme si on lui avait injecté des cristaux de glace.
— Nous devons grimper en haut de la plus haute montagne, dit-il à William.
Il avait écouté son répondeur avant de partir et s’était aperçu qu’il avait manqué un appel de Torin pendant que lui et Anya…
Son compagnon lui avait laissé un message : Ashlyn n’avait pas trouvé de témoignages attestant la présence récente de l’Hydre ou d’une autre bête dans le cercle polaire arctique. Torin lui avait donc conseillé de se rendre directement dans la zone la plus dangereuse et donc la moins fréquentée de la région, celle où, d’après lui, une telle créature aurait eu envie de se réfugier.
— C’est celle-ci, dit William en pointant le doigt devant lui. Et n’essayez pas de vous y transporter en me laissant derrière vous. J’ai laissé ici et là de petites surprises pour ceux qui se seraient invités sans ma permission.
Il marqua un temps de pause, la tête penchée de côté.
— Oubliez votre mode de déplacement habituel tant que vous êtes avec moi. J’aurais peut-être dû vous prévenir plus tôt, mais vous ne pouvez tout simplement pas me transporter en me dématérialisant.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda Lucien.
— Je le sais, fais-moi confiance. Si tu essayais, nous serions blessés tous les deux. J’ai commis l’erreur de toucher à Héra, et Zeus s’est arrangé pour que plus personne ne puisse me faire disparaître pour m’aider à fuir. Les maris jaloux sont des idiots. Ensuite, Héra a appris que j’avais d’autres maîtresses et je me suis retrouvé en prison, à tenir compagnie à Anya. J’ai compris, un peu tard, que la belle Héra faisait partie des femmes qui ne vous apportent que des ennuis.
Il enfila un casque et leur fit signe d’en faire autant.
Lucien prit celui d’Anya et vérifia qu’il était en bon état avant de le lui tendre. Elle le mit en lui souriant et il attacha le sien avec un pincement au cœur. Un grésillement lui apprit qu’ils étaient reliés par un micro et des écouteurs. Ainsi, ils pouvaient communiquer tout en roulant. La technologie des humains avait parfois du bon.
— C’est amusant, commenta Anya.
Ce fut comme si elle avait ronronné à son oreille, et il eut soudain envie d’elle.
William fit démarrer son véhicule. Ils en firent autant.
— Je suppose que c’est le moment de vous apprendre que des hommes ont pénétré le cercle polaire il y a environ trois jours, dit William dans son micro. Et je ne crois pas qu’ils en avaient après moi.
Lucien n’avait pas besoin de voir son visage pour savoir que ce salaud jubilait.
— Comment peux-tu en être sûr ? demanda-t-il.
— C’étaient des humains. Je ne me compromets pas avec des femelles humaines.
— Des chasseurs ? s’enquit la voix d’Anya.
À travers son casque, Lucien vit que ses yeux brillaient de curiosité.
— Je suppose, répondit-il.
Mais comment les chasseurs avaient-ils su qu’il fallait chercher par ici ? Ceux du temple s’étaient pourtant plaints de n’avoir aucune piste.
Il se demanda si ce n’était pas Cronos qui les renseignait, pour l’empêcher de prendre de l’avance sur eux. Il plissa les yeux de rage. C’était probable. Et très ennuyeux pour lui et ses compagnons.
— Ils sont peut-être déjà morts, à l’heure qu’il est, intervint William en haussant les épaules. Ou bien ils sont sur la montagne.
— Je croyais que tu avais truffé l’endroit de caméras de surveillance pour te protéger des maris jaloux, fit remarquer Anya. Tu devrais savoir où ils se trouvent.
— Ils ont peut-être débranché mes caméras.
Peut-être. Peut-être. Il n’avait que ce mot à la bouche.
Anya se pencha en avant. Lucien fit aussitôt un geste pour la rattraper, mais elle ne perdit pas l’équilibre. Elle ramassa une pleine poignée de neige et la lança sur William.
William ne ralentit pas et ne se plaignit pas, comme s’il considérait qu’il avait mérité la punition. Ses pneus munis de chaînes soulevaient une gerbe de neige et de glace qui gênait leur visibilité. Il se tenait légèrement courbé en avant, bien campé sur ses jambes, comme un prédateur à l’affût, comme s’il s’attendait à être attaqué.
Lucien sentait confusément que quelque chose clochait. Quoi, il n’en savait rien.
Anya trouvait que le temps s’écoulait avec une lenteur exaspérante qui ne faisait qu’exacerber le sentiment d’urgence qui la tenaillait. Le lourd sac attaché à l’arrière de son véhicule venait battre contre elle à chaque soubresaut. Et c’était vraiment insupportable. Détestable. Comme il était détestable de ne pas savoir quelle attitude adopter dans cette situation impossible. Comme il l’était de ne pas avoir en main les éléments permettant de comprendre la situation en question. Tout ce qu’elle savait, c’est que Lucien représentait ce qui lui était arrivé déplus beau dans sa vie. William, quant à lui, leur cachait quelque chose. Et elle, elle se sentait désespérée.
Et si… Et quand… Elle ne savait pas quand Lucien commencerait à s’affaiblir – à cause de moi… – et s’il serait encore capable de combattre l’Hydre quand ils la trouveraient. S’ils la trouvaient. Il y avait tant d’incertitudes, tant de si… Lucien risquait d’être blessé. Il l’aimait. Il le lui avait avoué sans honte et sans hésitation, avec une tendresse et une joie qui lui avaient réchauffé l’âme et le corps. Il l’aimait, et il l’acceptait telle qu’elle était.
Ils devaient trouver l’Hydre.
Au début, elle avait projeté d’utiliser les objets de pouvoir pour marchander sa liberté et sa vie avec Cronos. Elle avait changé d’avis. Elle les voulait maintenant pour négocier la vie de Lucien.
Cronos continuerait à la pourchasser, bien sûr, parce qu’il ne cesserait jamais de convoiter la clé. À moins qu’elle ne le tue… Elle fit la moue. L’idée n’était pas mauvaise. En tant que déesse de l’Anarchie, c’était son rôle de tuer un roi.
Lucien serait furieux s’il avait vent de ce qu’elle ruminait en ce moment : il ne voulait pas qu’elle prenne de risques, pas même pour lui. Mais elle préférait affronter sa colère plutôt que de le voir mourir à petit feu.
On dirait que tu l’aimes…
Elle s’efforça de refouler cette pensée. Surtout ne pas la laisser s’incruster. Ne pas approfondir la question. Si elle s’avouait l’aimer, elle ferait l’amour avec lui. Déjà, les conséquences ne lui paraissaient plus aussi terribles, et elle se sentait sur le point de lui céder. Mais si elle lui cédait et qu’il mourait, elle passerait l’éternité à le regretter. Pour le coup, elle serait perdante sur toute la ligne.
Elle eut envie de tendre le bras pour lui serrer la main, envie de le rejoindre sur son véhicule pour se pelotonner sur ses genoux.
Plus tard.
En attendant, ils poursuivaient leur avancée. L’étendue de neige était vierge, sans la moindre trace de pneus ou de pas. Les chasseurs avaient peut-être déjà quitté les lieux. On pouvait du moins l’espérer. Elle n’aimait pas songer qu’il se trouvait de tels individus dans les parages. C’était dangereux pour Lucien.
— Pièges droit devant, leur fit savoir William. Restez dans mes traces.
Ils ralentirent pour se placer derrière lui. William en tête, Anya au milieu, Lucien en dernier. Pour fermer le convoi et protéger Anya.
— Comment le sais-tu ? demanda Anya à William.
— C’est moi qui les ai placés, répondit-il. Il faut bien que je me protège.
Anya entrevit une lueur d’espoir… Et si les chasseurs étaient tombés dans les pièges de William ?
— Et tu as d’autres surprises pour nous, dans le coin ?
— C’est le moins qu’on puisse dire, répondit William.
Mais il ne leur donna pas de détails.
— Tu ne pourrais pas être plus précis ? demanda Lucien d’une voix tendue.
Anya comprit qu’il était inquiet pour elle et elle eut envie de l’embrasser.
— Des bombes, des baies empoisonnées, des fosses gelées, ricana William. Tout l’attirail qu’on nous présente dans les mauvais films.
— Génial ! s’exclama Anya en souriant.
Mais son sourire s’évanouit. Elle venait de songer que les chasseurs aussi pouvaient tendre des pièges.